Londres fourmille de gens qui courent. Pas un ne prend le temps de s’arrêter, de sorte qu’apparemment s’est perdue jusqu’à l’idée d’adresser sans raison la parole à un inconnu. Il y a plein de monde mais c’est comme s’il n’y avait personne. En 24h de présence ici, j’ai essentiellement parlé l’espagnol et récolté tout au plus quelques sourires timides de Britanniques débutants manifestement confus de leur propre audace. On dirait que sortir de leur bulle leur fait craindre une intrusion dans celle des autres. Londres est une fourmillière où règne une solitude abyssale. Ce n’est pas que ce soit particulièrement triste, mais pas joyeux non plus.
Il me faudrait un temps infini pour entourer de mots les choses qui me traversent et m’imprègnent probablement au-delà de ce que je soupçonne. Les sentiments naissent souvent en moi d’images, de sonorités, d’odeurs porteuses d’idées dont je n’identifie pas le sens. Mais, sans doute, eux aussi composent-ils un substrat bien vivant quoique, la plupart du temps, ma conscience n’en perçoive pas les angles et qu’en tout cas, mon intelligence ignore tout de l’effet qu’ils me font. Et cependant, ces images, ces odeurs et ces sons dont je reste, grosso modo, incapable de parler, forment la part la plus importante de mon expérience, dont je ne communiquerai rien sinon en songe, avec moi-même.
Brasserie Verschueren. Seule une table me sépare de trois personnes qu’on dirait costumées pour jouer un rôle de famille quart monde dans une superproduction marollienne, une caricature du genre avec le père semi-débile et la mère et le fils carrément débiles, training serrant sur bourrelets de mal bouffe sous la fausse veste de marque et l’odeur de pas lavé tonalité pisse en prime. Je guette, pleine d’espoir, le moment où ils demanderont enfin la note: pas toujours confortable d’avoir l’odorat fin. De l’autre côté de la salle, deux nouvelles-riches bien bling bling parachèvent le tableau avec une note de vulgarité voyante. Le reste est composé de la faune type du Parvis de Saint-Gilles, rock-and-roll chômeurs (l’expression est une trouvaille inspirée de mon ami Ph.), simili-intellectuels de gauche et autres artistes en perpétuel devenir, tous réunis sous la bannière de la vie de bistro. Et moi?
Le père de la famille quart monde se lève, disparaît en direction des toilettes puis en revient, puant la pisse plus que jamais. “Oh la la”, souffle-t-il, “C’est pour les nains, j’ai dû sortir des toilettes pour remettre mon pantalon”. Je reste songeuse à imaginer le tableau.
N’empêche que c’est gai d’être chez Verschueren, de boire une soupe puis un thé vert en prenant des notes parmi les conversations des tables où se sont rejoints des gens et le silence concentré des lecteurs de journaux solitaires. Mon moment préféré pour aller au bistro est le matin et il se prolonge à la rigueur jusqu’en début d’après-midi. Le moment où le bistro prend sa respiration, où l’on peut encore fermer les yeux et écouter son bruissement. Après, cela devient une affaire de bruit et d’alcool. Ce n’est pas mal non plus mais plus du tout la même chose. Le changement se fait, comme pour la tombée de la nuit, de manière imperceptible et indéfinissable mais, soudain, la bascule est indiscutablement faite.
la vie de bureau (suite)
24 janvier 2012
De passage dans le couloir, j’avertis le Chef que le rabat de la poche arrière de son pantalon est relevé de manière incongrue.
” – On dirait qu’un petit lapin va en sortir”, ajoute-je soudain à ma propre surprise. L’idée m’amuse beaucoup et je me mets à rigoler. Le Chef lève les sourcils et dit “Elle est folle!” d’un air faussement désapprobateur et réellement ravi. Me rasseyant devant mon ordinateur, j’explique à V. qu’il me vient à l’occasion des idées tellement stupides que je me fais rire moi-même.
” – On aurait parfois bien besoin d’une assistance psychologique”, remarque V.
” – Surtout pas”, m’exclame-je, “je ne veux pas qu’on me répare!’
histoire de Pise en retard
24 janvier 2012
La rumeur de la rue pour s’endormir.
Demain, un jour nouveau.
Je sais déjà que je n’aurai pas envie de quitter Pise.
histoire de Pise en retard
24 janvier 2012
Les petits “nécessaires à fumer” des Italiennes : les ingrédients à clopes – le tabac, le carnet de feuilles, les petits filtres miniatures - et la boîte de pastiglias à sucer ensuite pour ne pas avoir mauvaise haleine, le tout dans de petites pochettes la plupart du temps roses ou fleuries voire les deux à la fois.
Je retournerai à Buenos Aires. Mais, de plus en plus, s’impose l’impression que s’est achevé, pour ainsi dire à mon insu bien que je m’en sois aperçu tout de suite, le temps des allers-retours entre Buenos Aires et Bruxelles. S’ouvre le temps des voyages hors boucle. Sans habitudes ni automatismes. A moins qu’il ne s’agisse plutôt d’une multiplication des habitudes et des automatismes. D’autres boucles…



